Le modèle circulatoire de Mutabazi : comprendre les dynamiques invisibles qui freinent l’exécution
Avec ce premier article, nous ouvrons une série en 4 volets sur Mutabazi et le « modèle circulatoire ». Après avoir posé le cadre, nous approfondirons la logique relationnelle et symbolique à partir de l’ouvrage Culture et gestion en Afrique noire : le modèle circulatoire.
Notre proposition : lire Mutabazi comme une grille de décision et comprendre les règles du jeu implicites (légitimité, obligations, consultation, redistribution) pour concevoir des dispositifs qui s’exécutent réellement.
Exemple terrain : on met en place un process « propre » (validation, reporting, règles RH)… mais, dans les faits, tout se renégocie. La décision ne “passe” que lorsqu’une relation, une protection, une reconnaissance ou un arbitrage informel l’a rendue acceptable.
Le concept devient alors utile parce qu’il met des mots sur ce que l’observation montre déjà : dans certaines organisations, l’exécution tient à ce qui circule (pouvoir, biens, personnes, information, légitimité) autant qu’à la hiérarchie.
1) Le point de départ : l’entreprise n’est pas un espace neutre
Dans beaucoup d’organisations, nous attribuons les blocages à la stratégie, au niveau des équipes, ou au contexte économique. Pourtant, une part des résistances vient d’un endroit plus discret. Elle viennent de normes sociales, hiérarchiques, culturelles, qui orientent ce qui est jugé légitime, acceptable, « correct ».
Mutabazi part d’un constat qui parle aux dirigeants : des structures modernes peuvent être en place (organigrammes, procédures, KPI), et pourtant l’organisation fonctionne — au quotidien, selon une autre logique.
Question dirigeant :
« Dans mon entreprise, qu’est-ce qui pèse le plus sur l’exécution : ce qui est écrit, ou ce qui est attendu sans être dit ? »
Citation (Mutabazi)
« Les entreprises africaines sont marquées par une dualité structurelle : elles adoptent formellement des structures organisationnelles modernes tout en continuant de fonctionner selon des logiques relationnelles et communautaires informelles. » (Mutabazi)
2) Le concept : « circulatoire » ne veut pas dire « informel », ça veut dire « structuré autrement »
Le modèle circulatoire propose une alternative aux lectures trop linéaires du management : ici, ce qui crée de la cohésion et de l’efficacité ne se réduit pas à la hiérarchie et à l’accumulation. Le pouvoir, les biens, les personnes, et surtout la légitimité, sont pris dans des flux de circulation (redistribution, obligation, réciprocité, consultation).
Dit autrement : une décision ne « passe » pas uniquement parce qu’elle est rationnelle ou bien formulée ; elle passe parce qu’elle s’inscrit dans un système de relations, de statuts, d’attentes et de contreparties.
Question dirigeant :
« Qu’est-ce qui doit circuler (information, reconnaissance, aides, arbitrages, protection) pour que la décision soit acceptée et appliquée ? »
Citation (Mutabazi)
« Le modèle circulatoire repose sur le principe de la circulation des biens, des personnes et du pouvoir, par opposition au modèle linéaire occidental fondé sur l’accumulation et la hiérarchie. » (Mutabazi)
3) Exemple empirique local : quand le dispositif « RH » casse… parce que la légitimité ne circule pas
Prenons un cas très fréquent (et rarement nommé ainsi) : une entreprise veut « professionnaliser » la gestion. Elle durcit les règles, formalise les demandes, et elle standardise. Sur le papier, c’est propre.
Sur le terrain, la perception est différente : le manager est jugé non pas seulement sur sa compétence technique, mais sur sa capacité à tenir un rôle social (protection, justice, écoute, arbitrage). Quand cette dimension disparaît, l’autorité se fragilise. Et quand l’autorité se fragilise, l’exécution devient négociation permanente.
Question dirigeant :
« Qu’est-ce que ma ‘professionnalisation’ a supprimé de la relation — au point d’affaiblir l’autorité au lieu de la renforcer ? »
Citation (Mutabazi)
« Le manager africain ne peut exercer son autorité uniquement sur la base de sa position hiérarchique formelle ou de sa compétence technique. Il doit construire une légitimité morale en se comportant comme un ‘aîné’ responsable de sa communauté. » (Mutabazi)
4) Notre proposition : diagnostiquer les « flux de circulation » avant de corriger les organigrammes
Une erreur courante consiste à répondre à un problème d’exécution par plus de structure, de reporting, de contrôle, et de procédures. Le modèle circulatoire invite à changer l’ordre des questions : avant de renforcer un système, identifier ce qui doit circuler pour que le système tienne.
Concrètement, cela revient à observer :
- comment se construit la légitimité (qui est écouté, qui arbitre, qui protège) ;
- comment circule l’information réelle (pas seulement les comptes-rendus) ;
- comment se négocient les obligations (aides, avances, soutiens, contreparties) ;
- comment se fabriquent les décisions (formellement et informellement).
Question dirigeant :
« Si je devais cartographier 3 ‘flux’ qui expliquent l’exécution (ou la résistance), lesquels seraient-ils ? »
Citation (Mutabazi)
« L’entreprise africaine doit être comprise comme un espace social élargi où se prolongent et se transforment les logiques communautaires, et non comme un espace économique autonome régi uniquement par la rationalité instrumentale. » (Mutabazi)
Conclusion — Une clé de lecture, pas une excuse
Le modèle circulatoire n’est pas une manière de « justifier » l’inefficacité. C’est une manière de nommer ce qui organise réellement les comportements. L’idée est, ici, d’éviter de piloter à coups de décisions annoncées, mais qui sont sans effet réel.
Dans les prochains articles, nous approfondirons trois dimensions qui rendent ce modèle opératoire pour dirigeants. Dans un premier temps, la circulation du pouvoir (légitimité morale), puis la circulation des biens (redistribution et obligations) et la circulation des personnes (mobilité, polyvalence, cohésion). Nous répondrons à une question centrale : comment hybrider ces logiques avec les impératifs de performance, sans casser ce qui fait tenir l’organisation ?
Grounded Theory (théorie enracinée) : construire des modèles de management à partir du terrain
Cet article s’inscrit dans une série dédiée à une question décisive pour dirigeants : pourquoi des standards réputés solides (process, KPI, organigrammes, outils RH) sont parfois adoptés… sans véritablement aider à piloter.
Notre proposition : ne pas réduire l’écart à un défaut d’exécution. Kamdem & Nekka (2020) rappellent que la pertinence se vérifie d’abord dans l’empirie, et dans la qualité des catégories / concepts utilisés pour décrire le réel.
L’objectif : identifier les mécanismes qui rendent rationnels le contournement, la conformité de façade, ou l’inefficacité silencieuse, puis traduire ces observations en décisions d’intégration plus robustes.
Exemple terrain : un dispositif « tient » en comité, mais se délite dans l’exécution (rituels, docs, KPI… et arbitrages qui se font ailleurs). Souvent, c’est un problème de lecture avant d’être un problème de volonté.
La Grounded Theory donne une séquence utile : observer → laisser émerger des catégories / concepts ajustés aux données → intégrer (routines, règles, gouvernance).
1) Le décalage “modèle ↔ réel” : ce qui casse, ce n’est pas toujours l’exécution
Sur le papier, l’organisation “devrait” fonctionner. Dans les faits, le modèle décrit une entreprise idéale, alors que l’entreprise réelle obéit à des contraintes et à des règles du jeu implicites.
Question dirigeant :
« Qu’est-ce que ce dispositif ne voit pas (encore) du fonctionnement réel, et qui le rend coûteux ou contournable ? »
Point de méthode
Quand un outil “ne prend pas”, distinguer : (1) ce qui est demandé, (2) ce qui est fait, (3) ce qui rend rationnel de faire autrement.
Citation de référence (Kamdem & Nekka)
« Il est appelé à être modifié tout au long de la recherche. » (Kamdem & Nekka, 2020)
La Grounded Theory est intéressante ici parce qu’elle inverse l’ordre habituel : avant de consolider un dispositif, elle demande de consolider une compréhension.
2) Ce que la Grounded Theory change : la séquence (observer → conceptualiser → intégrer)
La GT ne rejette pas les cadres : elle change la séquence. Observer, analyser au fil de l’eau, laisser émerger des catégories utiles, puis seulement confronter aux modèles.
Question dirigeant :
« Sur quels faits concrets j’appuie ce changement : données de terrain, incidents répétés, arbitrages, contournements ? »
Citation de référence (Kamdem & Nekka)
« Dans l’approche GT, le chercheur commence par une collecte de données de terrain et analyse immédiatement de manière théorisante. » (Kamdem & Nekka, 2020)
Point de méthode
Avant de refondre organigramme, KPI ou règles RH : décrire les mécanismes qui déterminent, dans les faits, les décisions et les comportements.
3) Le point clé : suspendre temporairement le cadre pour laisser le terrain parler
Suspendre le cadre, ce n’est pas suspendre la méthode. Au contraire, c’est suspendre le réflexe de conclure trop vite avec des catégories “déjà prêtes” — celles des référentiels, des bonnes pratiques, des modèles appris ailleurs.
Dans une intégration, ce temps d’observation est décisif : il permet de voir ce qui, concrètement, fait tenir (ou casser) le dispositif. Or les coûts cachés, les arbitrages informels, les zones de contournement, les moments où l’organisation “reprend ses habitudes” ne sont pas des détails : ce sont des données.
Question dirigeant :
« Qu’est-ce que le terrain est en train de me dire sur ce dispositif — que mon référentiel ne sait pas formuler ? »
4) Traduction pour dirigeants : produire un modèle opératoire, pas un discours
La GT n’invite pas à produire un récit identitaire. Elle invite plutôt à faire émerger des catégories / concepts qui expliquent assez bien pour qu’on puisse décider : où agir, quoi protéger, quoi simplifier, quoi assumer.
Le point de bascule est là : passer de l’opinion (“chez nous ça ne marche pas”) à une lecture testable (“ça ne marche pas quand X arrive, parce que Y, et ça se stabilise si Z est cadré”). Tant que ce pas n’est pas franchi, on empile des outils. Quand il l’est, on commence enfin à piloter.
Question dirigeant :
« Quel mécanisme récurrent dois-je nommer précisément, pour arrêter de corriger les symptômes et commencer à corriger la cause ? »
Lecture dirigeant — À retenir pour arbitrer
Si un dispositif “ne prend pas”, la première question n’est pas toujours “qui n’exécute pas ?”, mais “sur quelles catégories / concepts ce dispositif repose-t-il ?”. Traiter le terrain comme une source de connaissances, c’est accepter d’aller chercher là où se fabriquent les arbitrages, pas seulement là où l’on applique. Suspendre temporairement ses cadres préférés, ce n’est pas renoncer aux standards ; c’est éviter d’installer proprement un dispositif basé sur une explication fausse. Et chercher des catégories opératoires, c’est viser un bénéfice très pragmatique : décider plus vite, réduire les coûts cachés, et augmenter la cohérence des comportements.
Conclusion
Vous n’avez pas “trop appris” à l’international. L’enjeu n’est pas d’abandonner les standards.
L’enjeu est de changer la séquence : d’abord l’observation rigoureuse (empirie), ensuite la conceptualisation (catégories / concepts qui expliquent), et ensuite seulement l’intégration (routines, outils, gouvernance).
La question de responsabilité est alors la suivante : pour la méthode que vous avez déjà choisie (ou que vous êtes en train d’intégrer), quels mécanismes concrets vont déterminer si elle “prend” ou non sur votre terrain (incitations, arbitrages, jeux d’acteurs, coûts de conformité, zones de contournement, qualité des données, routines de décision) — et quelles observations, issues de sa mise en œuvre, devez-vous absolument conserver pour ajuster le dispositif sans vous raconter d’histoire ?